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Je ne vous ai jamais parlé de Franck ? Il faut dire qu'on ne se voit pas souvent. Franck travaille à l'étranger, actuellement à Nouakchott en Mauritanie. Franck a toujours travaillé à l'étranger. Loin. C'était son souhait quand nous étions jeunes, et de ce côté là au moins, il a réussi.
Nous nous sommes connus en 1975 je crois, il était en 6ème et moi en 5ème, nous pratiquions le même sport, à savoir le judo. Il me semble que c'est là que ça a commencé.

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La seule photo que j'ai retrouvée de Franck à cette époque...

Nous avons fait les pires bêtises ensemble. Le genre de bêtises (pour rester correct) que je n'oserai jamais avouer, ni sur ce blog, ni même ailleurs... Le genre de bêtises dont on espère à posteriori qu'il est naturel de les faire quand on est adolescent... enfin j'espère.
Il sait tout de moi, il est sans doute le seul.
Nous avons été inséparables pendant toute notre adolescence. Nous étions très différents l'un de l'autre, tant par notre allure que par notre environnement familial, rien ne nous rapprochait. Même nos goûts parfois pouvaient ne pas être assortis. Mais nous pensions l'un à travers l'autre. Je ne sais si je lui ai apporté quelques choses, mais il est sûr que lui m'a beaucoup appris. Nous n'avions aucun secret l'un pour l'autre, sauf une fois, je lui ai menti...
Nous avons aimé les mêmes filles, pardon, la même fille.

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Annie...

Nos chemins se sont un peu écartés après le collège car nous n'avons pas suivi les mêmes études, mais nous avons continué à nous voir. Nous avons eu d'autres amis bien sûr, mais celui qui a vécu le passage à l'âge adulte avec vous, l'alter ego, celui-là est irremplaçable.
Puis Franck a quitté la France. D'abord pour ses études ensuite pour son travail. Nous sommes restés parfois des années sans nouvelles l'un de l'autre. Mais je pensais souvent à lui, et je sais qu'il ne m'a jamais oublié. Parfois, après plusieurs années de silence, il me prenait l'envie de lui écrire. Parfois, il me téléphonait. Un jour, j'ai eu besoin d'écrire, de décrire le bonheur d'avoir un enfant. Je lui ai envoyé une lettre fleuve où je décrivais Manon, ses rires, ses sourires, mes larmes de joie... Lui qui n'avait jamais été très attiré par les enfants, je me devais de lui dire ce qui bouleversait ma vie.
Un jour ils sont passés à Leyment. Ça devait faire 10 ans que je ne l'avais pas vu et j'étais surpris de voir qu'il avait si peu changé. Et puis il s'est marié avec Pascale que je connais à peine, et il a eu un petit garçon, Pierre.
Ensuite, il a y eu encore une longue période de silence. Entrecoupée par quelques échanges de mails. Franck a acheté un petit appartement à La Rochelle. Ils y passent quelques semaines l'été.
Quand nous avons décidé de passer nos vacances sur l'île de Ré, j'ai tout de suite pensé que ce serait peut-être l'occasion de se revoir. Mais manque de chance, Franck ne devait pas être là lors de notre passage. Il devait partir quelques jours au Portugal juste quand nous étions en vacances. Cependant, après quelques modifications de planning (tout à fait fortuites), le sort nous a offert un tout petit créneau d'une journée en commun. Après son voyage au Portugal, et avant de repartir pour la Mauritanie, Franck devait pouvoir venir passer quelques heures sur l'île avec nous. Je jubilais à l'avance... j'allais revoir mon ami d'enfance. Et comme souvent en pareil cas, je me demandais si nous serions toujours sur la même longueur d'onde. Aurions-nous encore quelques choses à nous dire ? Je sais que je me suis souvent fait la réflexion que lorsqu'on est avec une personne qu'on aime, il n'est pas nécessaire de parler. La seule présence de l'autre suffit à créer un instant de bonheur. Mais après tant d'années ?

Vous n'imaginez pas à quel point j'avais à la fois hâte et peur de cette rencontre. Quand on a un souvenir aussi idyllique d'une relation, on s'attend forcément à ce que la magie n'opère plus. D'autant que le temps peut avoir enjolivé les choses... Malgré tout j'étais assez confiant, et c'est avec un sourire radieux que je retrouvais donc mon ami. J'avais préparé les enfants qui ne le connaissaient pas (Manon était toute petite lors de sa dernière visite), nous avions prévu un petit resto, après on verrait.

Quand nous sommes arrivés au point de rendez-vous, il était déjà là. Il était appuyé à sa Jaguar. Une vielle Jaguar achetée à bas prix, un vieux rêve d'enfance. Vous savez, un peu comme mon moteur de Nikon, ou comme mes premiers pas (vol ?) en parapente. Lui aussi, reste fidèle à ses vieux rêves. L'aurais-je reconnu si je l'avais croisé par hasard ? Probablement pas. D'autant qu'il se planquait derrière des lunettes de soleil et une casquette. Pourtant, il n'a pas beaucoup changé. Certes, il a pris quelques kilos, comme moi j'ai gagné des cheveux gris. Mais c'est bien lui. La même voix, le même rire un peu retenu, la même démarche, les mêmes "clopes". Et le même bonheur de lui parler.

Et comme par miracle, nous nous sommes remis à discuter comme 2 ados complices. Nous aurions pu parler des jours entiers je crois, comme si nous n'attendions que cette occasion pour enfin dire ce qu'on ne peut dire à personne d'autre. Tout ce qu'on garde généralement pour soi, face à ce miroir, face à ce jumeau, il n'y a plus aucun secret, aucun tabou. Nous avons marché sur la plage, sur la route, nous tournions en rond, l'essentiel était de s'éloigner pour parler. J'avais tant de chose à lui dire. Et il avait plus de choses encore à me confier. J'espère que ça lui a fait autant de bien qu'à moi.

Nous nous sommes quittés après quelques heures, à la fois heureux de s'être enfin revus et tristes à l'idée de ne plus se voir avant longtemps, voire très longtemps. Qui sait même si je reverrai Franck un jour ? Je n'en n'ai aucune certitude. Ce que je sais maintenant, c'est que si je le revois, fut-ce même dans 10 ans, notre relation restera la même. La même que lorsque nous avions 15 ans. Et cela me rassure. Doit-on y voir un refus de vieillir, un désir de revenir au temps regretté de ma jeunesse ? Je ne sais pas, et pour tout dire, je m'en moque un peu. N'est-il pas naturel d'avoir la nostalgie de son enfance ?

Depuis cette rencontre, au mois d'août, je n'ai pas contacté Franck. Peut-être se passera-t-il quelques années avant qu'à nouveau nous échangions mails ou coup de téléphone. Pourtant, je pense à lui régulièrement, je sais que j'ai un ami, un vrai, là bas, quelque part, et ça me fait du bien. Et j'ai conscience d'être privilégié, celui qui n'a pas d'ami ne peut être heureux.

Un seul regret pourtant, si un jour Franck a besoin de moi, je ne serai pas là pour l'aider. Et on doit toujours pouvoir compter sur un ami, un vrai...

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